Poétique

« La poésie est un cadeau de la nature, une grâce, non un travail.
La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. »
Henri Michaux

 

UNE POÉTIQUE DE L’EXIL

conférence donnée en novembre 2004
devant un auditoire d’étudiants du cours de langue et de littérature françaises
au département des langues modernes de l’Université Denison, Grandville, Ohio, USA.

la poésie

Je suis nomade et n’habite aucun lieu.
Cependant, je suis habité… Je suis habité par la Poésie, cette source spirituelle d’harmonie et de vérité. Car — pour reprendre les mots d’Ivan Sergueïevitch Tourgueniev — même si, pour un écrivain, «Écrire est un enfer et ne pas écrire est aussi un enfer», la poésie est une de mes nécessités vitales. Nécessité sans raison. Et pour quelle poésie, me demanderez-vous, me suis-je donc exilé en ce royaume fantastique d’elfes et de licornes ? Par ce que c’est un pays où la poésie est voix de l’essentiel. En reçoit la grâce tout qui, dans l’humilité, la solitude et le silence, est à l’écoute du céleste et de l’essence des choses. La poésie est cela même qui émeut les espaces ; et le poète change le monde lorsqu’il déplace un grain de sable au bord de l’océan. Telles sources jaillies du mitant des fanges, dans la confusion et le chaos, après l’ascèse d’un lent périple, dépouillées de leurs turbescences, enfin se vêtent d’une clarté, d’une fraîcheur, d’une pureté propres à désaltérer l’âme du monde : ainsi le poète en sa quête.
Écrire, c’est prendre le soleil entre les paumes, en greffer la lumière sur le fil des yeux. Écrire est œuvre de fourmi ; c’est laborieusement dévider l’écheveau de l’horizon, entre la terre du silence intérieur et le ciel de l’émerveillement au Monde. La fragilité du poète est celle du ver luisant ; lueur insaisissable exempte de temporalité, son existence, sans revendication aucune, est révélée au cœur de la nuit, à qui regarde, écoute et se tait. La poésie n’est point œuvre de l’homme, mais pure voix du Ciel. C’est arpenter les sables de l’oubli, redevenir l’enfant nu bercé de naïve certitude. C’est reprendre besace et bourdon pour cheminer vers soi-même ; rebâtir les temples effondrés ; en relever, sur les fondements premiers, un dieu nouveau qui nous refaçonnera de son regard inaltéré.
Le cœur de l’homme est inconstant, tourmenté par les vents de l’esprit ; il ne peut abriter la paix dont chacun rêve. Mais vraiment désire-t-il une paix qui réclame solitude et liberté, loin de toute racine et qu’entravent mille contraintes, mentales, morales, spirituelles, matérielles ? La poésie naîtra dans la douleur de cette libération. Elle ne sera point torturée dans la torture, ni douloureuse dans la douleur, ni angoissée dans l’angoisse, ni tourmentée dans le tourment. Elle sera sérénité, exprimée au travers d’une intime souffrance par la magie des mots, des gestes, dans l’harmonie indéfinissable de l’univers. Recevoir le mépris pour salaire de l’amour et persister à croire en la beauté du monde : ainsi va le poète… Peut-être aussi le saint !
La poésie, quête du poète, ne regarde que lui. Elle n’est point le bonheur : je dirais que le bonheur est un état de grâce instantané favorisé par un concours momentané de circonstances aléatoires. Bouddha nous enseignait : «Aucune voie ne mène au bonheur : le bonheur est la voie». Le bonheur n’est un artefact : à quoi bon le poursuivre ? Le poète ne pourra qu’en rêver : ainsi seulement, le connaîtra-t-il. «La poésie est ministère de solitude et de silence» écrivait Gille Baudry ; le poète, humblement, s’effacera donc et laissera les mots parler pour lui, dans l’innocence et la gratuité de la pure joie esthétique.
L’essentiel n’est point la poésie en soi, en tant que monument du langage, mais bien la qualité que la poésie apporte à la vie : l’essentiel, pour l’homme, est une vie — matérielle et spirituelle — de qualité, où se manifestent à la fois le respect de l’univers et celui de l’émotion esthétique devant la création. La poésie est cette flamme qui sous-tend toutes les démarches du créateur. Pour cela, elle est la mère de tous les arts.
Dans le poème, seul importe l’à-construire, l’à-créer : ce qui n’est plus à bâtir est voué à la ruine et à l’oubli. Car la permanence n’est point d’ici ; tout est éphémère hormis l’illusion et dans l’illusion de l’impermanence du poème transparaît l’absolue vérité, mot à mot exprimée. Bien sûr, l’instant est éphémère, mais sa trace est éternelle et parce que sa trace demeure, l’instant demeure. Évanescence et permanence sont les deux visages de Dieu et l’acte du poète façonne l’éternel avec des mots fugaces : oui, le poète est à l’image de Dieu.
Le rôle du poète ne sera d’apporter à l’homme des solutions à ses problèmes existentiels, mais bien, en peu de mots, de lui faire se poser les questions essentielles. Pour cela, l’obsession du poète sera la quête d’une écriture absolue, c’est-à-dire exprimer parfaitement «ce qui doit être dit» (comme nous le rappelle le poète hongrois Sándor Kányádi), tout cela et rien de plus. Veiller à proclamer en tout temps le vrai, le beau, l’absolu et rien que cela. Le poème est source de vie, d’éternité ; bien qu’éphémère soit la vie, aussi, par le poème, la vie est éternelle. Le défi du poète, c’est chercher, sous le regard des aubes, la perle inavouée, incolore, inodore, insipide ; c’est marcher avec, sous les semelles, collée, la boue des chemins où les hommes, de tout temps, ont trop pleuré.
La poésie, c’est écrire simplement, comme font les enfants, un peu de sable dans les yeux, à la main une plume de paon et dans le sourire l’offrande d’un croissant de lune. C’est affirmer, avec force, la vérité qui vient au jour, même si, toujours, elle demeure incertaine.

le devoir d’intuition

Lorsque le poète poétise, que le peintre peint, que le compositeur compose, que le sculpteur sculpte, si le geste créatif relève d’une abstraction scolastique raisonnée, l’œuvre qui en résultera sera peut-être admirée par certains pédants pour répondre aux canons académiques, mais elle aura bien peu de chances d’être transcendante en tant qu’œuvre d’art et, à ce titre, n’aura guère la vocation de phare pour l’humanité.
Moteur des créateurs — dont le carburant serait constitué des émotions — l’intuition est ce quelque chose d’indéfinissable qui permet à un être pensant d’agir sensément hormis l’intervention de la pensée. Elle est quintessence du savoir, libre encore de l’emprise d’une raison raisonnante.
En permettant à l’intuition de commander nos actes et à nos émotions de les inspirer, nous accédons à l’illumination du prophète et du chaman, car nous sommes alors en harmonie avec l’énergie divine et celle de la Terre Mère ; point n’est besoin d’expliquer une perfection cosmique : nous sommes dans le domaine de l’intrinsèquement juste.
La stricte application de cette règle d’or a permis de voir le jour aux courants artistiques révolutionnaires du vingtième siècle naissant : dadaïsme, modernisme, surréalisme, impressionnisme, et même l’art brut, sont autant de louanges à la divine intuition, mère de tous les arts, musique, danse, peinture, sculpture, architecture… et poésie.
À l’inverse, le Bauhaus est un exemple de débauche rationalisante où le discours théorique a précédé l’acte créateur dans une intuition bridée par la rhétorique ; des schémas directeurs ont suscité une multitude d’expérimentations abstraites dans des domaines très divers, aboutissant, la plupart du temps, à se perdre en futiles considérations dans des arts appliqués, décoratifs et utilitaires. De ce courant, la postérité ne retiendra que les avancées dans l’épurement de l’architecture. Rien d’étonnant à cela : nous demeurons ici dans l’univers du construit. En réaction, l’homme inventa le déconstructivisme…
L’intuition se nourrit d’expérience, de savoir ancestral, de mémoire génétique. Elle est libre de négociation, d’hésitation, de tergiversation morbides. Lorsque l’intuition s’est exprimée hors de toute contrainte, alors la pensée réflexive peut à son tour intervenir opportunément : le discours analytique aura place légitime pour justifier devant un spectateur critique le bien-fondé et la justesse du geste accompli dans le déracinement, la solitude et le silence.
Il revient donc au créateur de cultiver cette indépendance d’esprit, cette liberté, cette pureté indispensables à la réceptivité de l’illumination, mais aussi d’affiner sa sensibilité, son écoute intérieure, sa perception intuitive des vérités cachées du monde : l’accès au royaume des cieux ne sera concédé qu’à ceux qui auront gardé intacts leur cœur et leur regard d’enfant.

le paradis perdu

Le Paradis perdu, l’Éden, le Jardin des délices, l’inaccessible Étoile, le Graal, le Paradis terrestre… sont autant de métaphores pour désigner le lieu originel, celui d’avant l’existence : le ventre de la mère. En ce lieu de paix et d’innocence, nulle contrainte, nulle inquiétude, nulle contradiction, nulle angoisse sinon celle, un jour, de se demander : «Qui suis-je ?» et d’affirmer : «Je veux regarder la face de mon créateur, il m’a fait à son image, je suis son égal et je peux donc le tutoyer ; je veux l’affronter ; je pars à sa conquête».
L’homme prend ainsi la décision de quitter le jardin qui lui avait été donné, sans soupçonner jamais que tout retour lui sera impossible. Mais, son choix, orgueilleux, de se libérer de la matrice qui le porte, se mue en expulsion drastique par le Paradis lui-même, car de fait, il n’y trouvera plus sa place : à partir de cet instant, il prendra connaissance de la dualité du Bien et du Mal, cette apparente contradiction intrinsèque du Créateur qui le fit.
Comprenons bien la symbolique de la Déesse Mère, la Vierge à l’Enfant, la Vierge Noire, cette Matrice obscure et mystérieuse dont nous sommes issus : c’est le Trou Noir originel qu’ont démontré les astronomes, duquel un formidable Big Bang nous a chassé avec brutalité pour que naisse la vie. C’est aussi le Graal, cet athanor mystique originel que les traditions qui nous ont précédés ont symbolisé par un calice précieux contenant le sang divin, amniotique et rédempteur.
La Porte d’Éden, dont l’accès lui sera interdit à jamais, c’est donc le lieu de passage, l’orifice par lequel l’homme a été chassé de son Paradis : le sexe de sa mère. L’épée flamboyante de l’Ange qui en garde l’accès : le sexe de son père. Lourd tabou qui le poursuivra toute sa vie. Jusqu’au jour où, ayant enterré père et mère, il sera lui-même géniteur de sa propre postérité.
Car quelle est donc cette quête du paradis perdu, cette perpétuelle poursuite du Graal dans laquelle l’homme s’épuisera et qui le hantera jusqu’à sa mort ? Que cherchera-t-il avec, dans le cœur, l’amertume de l’impuissance ? Une force instinctive de survie le poussera inlassablement à recréer une nouvelle éternité, en une multitude de Caïns et d’Abels qui auront à prolonger son existence par la transmission du flambeau de la vie, de génération en génération, avec cette obsessionnelle menace, en cas de défaillance, de l’extinction de sa race. D’où, alors, cette poursuite inlassable de la femme dans sa condition de femelle, dans le sexe de laquelle il tentera de reconstituer, tout comme ses géniteurs, un nouveau paradis qui ne sera jamais que l’illusion d’un éphémère éblouissement.
C’est bien de cette angoisse-là que les religions, de tous temps, ont fait leurs choux-gras. Quelle n’était pas, bien sûr, pour les hommes ayant acquis un peu de savoir, la tentation d’user de cette peur pour assujettir le grand nombre de ceux que l’on pourrait maintenir dans l’ignorance, en leur interdisant la précieuse connaissance de leur propre nature ! Une soif de pouvoir, orgueilleuse et maligne, a détourné son essence divine par l’usage du savoir dans un but égocentrique de possession, de domination, de consommation, de destruction donc, jusqu’à mettre en grave péril le lieu même de sa seule survie, la Terre et l’Univers entier, ignorant, dans le même aveuglement que celui du premier Adam, qu’il signe ainsi sa propre perte.
C’est là tout le symbolisme du fruit défendu. La consomption du fruit de l’arbre de la Connaissance — le Malus — son assimilation, son incorporation (sa digestion donc et tout ce qui s’en suit…) est à double tranchant : l’homme acquiert la faculté, comme Dieu, de distinguer le Bien du Mal ; mais que fera-t-il de cette connaissance ? Voilà la question qui sous-tend le destin de l’humanité.

la solitude

Il n’est dans l’univers d’être plus solitaire que Dieu. L’homme, créé à son image — dans sa recherche d’absolu et en tant que créateur, par nature et par destin — poursuit lui-même cet état ultime de solitude. Après longue réflexion sur cette nature particulière de l’homme, son destin, sa condition, j’en suis venu à considérer que la solitude et le silence intérieur sont les voies royales tant de la connaissance de soi que de la création artistique ou littéraire.
Cette solitude est l’attitude première d’humilité enseignée par toutes les écoles de spiritualité, sans laquelle aucune évolution n’est envisageable vers la perfection. Il s’agit bien d’un passage obligé. L’homme, vivant dans le doute permanent de sa propre identité, se réfugie dans la foule et attire sur lui le regard des autres dans le seul but de se sentir reconnu par ses semblables, qui ainsi le rassurent en lui confirmant son existence. Parvenir à la sérénité dans l’acceptation de la solitude le conduira à la compréhension de sa destinée et à l’apprivoisement de sa mort.
Lorsque deux êtres se rencontrent, se complaisent, s’unissent, il ne peut s’agir jamais que de la rencontre de deux solitudes, même lorsqu’elles sont inter attentives. Les relations fusionnelles détruisent l’individu en le diluant dans une désidentification et dissolvent toute créativité, toute construction de soi, toute spiritualité positive. L’abandon de soi ne peut assujettir à autrui : il se fera uniquement envers l’objet de la création. C’est cela, par ailleurs, la vraie définition de l’Amour et c’est cela aussi la condition de l’homme.

le déracinement

Non, je le répète, je n’habite nulle part : habiter ne signifie-t-il pas posséder l’endroit où l’on vit ? Et comme nous le rappelle avec beaucoup de sagesse la tradition des Indiens Lakota : l’on ne peut posséder la terre qui nous nourrit, l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons : il s’agit de notre biotope ; aucun être n’est en droit d’opposer à son semblable la propriété de son biotope. Tout au plus pourra-t-on revendiquer l’intimité et la libre occupation d’un espace vital (celui de sa tanière, de son nid, de son abri provisoire) dans un environnement accessible à chacun. L’individu sera donc partout et toujours en état d’errance permanent.
La Poésie est terre d’exil par excellence. En effet, le poète est bien un déraciné, un chevalier errant, sans demeure, sans lien, sans ancrage. Tout d’abord, comme évoqué plus haut, le premier déracinement, le premier exil fut celui du ventre de la mère. Citons Julos Beaucarne : « Dès l’instant où nous sortons du ventre de notre mère, nous devenons toutes et tous des émigrés » ; le poète sait que ce Paradis perdu sera sa quête éternelle, jusqu’au jour inéluctable du retour dans la mort, ce passage dans l’étroit conduit des ombres vers un lieu de lumière, expérience identique à celle de sa naissance. La mort est en réalité changement de plan de vie, migration.
Le poète est un migrant sans origine sinon celle du monde et sa postérité sera l’humanité entière. La liberté du poète, dans l’évasion créatrice, ne se gagnera qu’une fois brisées les chaînes de toutes les contraintes : culturelles, économiques, sociales, politiques ; qu’une fois reniés tous les souvenirs, toutes les mémoires. Alors seulement, loin de tout ce qui le réfère, il sera, tel un albatros, Prince des nuées de la pensée transcendante. Les attachements aux sentiments anciens, aux vies antérieures, aux multiples traditions et habitudes, aux liens sociaux et familiaux, ne feront qu’empêcher son envol vers des cimes universelles et éternelles.
De tout temps, le poète fut un déraciné, un émigré, un arraché de sa terre ; aventurier ou apatride, héros ou martyr, explorateur ou réfugié — mais un résigné, jamais ! — un être à l’âme écorchée par les manques profonds, les absences cruelles, les idéaux inaccessibles. Cependant, cet exil doit être le choix volontaire de l’ermite, une démarche de retirement, décidée en parfaite connaissance et acceptation de l’épreuve initiatique, sous peine de perdition dans les limbes de l’incompris.
C’est en tout cas le choix conscient de Becket, qui nous dit : «J’écris en français pour ne pas avoir d’ancêtres». L’on pourrait même affirmer que tout écrivain est nécessairement en situation d’exil dans la mesure où il lui est impératif de créer sa propre langue identitaire dans un monde qui lui est étranger par nature, même sur sa terre natale, par le fait même de l’originalité, de l’unicité intrinsèque de l’écriture littéraire.
Mais l’exil est multiple, mouvant et évolutif. Il peut relever de la perte de la terre ou de la langue des pères, de la perte de l’être aimé, du déplacement, de l’exode ; il peut être volontaire ou forcé, avoir des raisons politiques ; il peut être géographique, linguistique, causé par la guerre, coloniale ou civile, par les catastrophes naturelles, par le métissage ; toujours il sera une séparation, une césure, une déchirure, une fracture… et il sera irrémédiable. Leïla Sebbar nous témoigne : «Si je parle la langue de ma mère, si je ne parle la langue de mon père, le corps de mon père dans la langue de ma mère, les mères du peuple de mon père dans la langue de ma mère, le silence de la langue de mon père, l’arabe, je ne parle la langue de mon père».
Et cet univers à sens unique mène l’écrivain, irrévocablement, vers un état de folie : il ne se sentira vivre que dans la jouissance de l’acte d’écrire, acte nécessaire, vital, indispensable, qui l’enfermera dans la solitude, l’isolera, le rendra distant, même envers ses proches les plus intimes, pour le plonger totalement, corps et âme, dans le monde particulier, original, unique de sa création.

l’instant, éternel éphémère

Le passé n’est que la trace de l’instant et l’avenir en est la métamorphose.
Nous sommes, ici et maintenant, dans un instant perpétuel soumis à mutation et évolution permanentes qui le rendent insaisissable et parfaitement éphémère à nos yeux, nous qui cherchons nos repères dans une hypothétique stabilité absolue des choses.
Or, dans le cosmos en mouvement perpétuel, est-il une seule chose dont on puisse dire qu’elle soit stable et permanente ? Ce qui est stable et permanent, c’est précisément le mouvement, l’accomplissement des choses, la vie, sous-tendue par les forces d’expansion et de contraction en éternelle recherche d’équilibre. Un équilibre figé, totalement stable et abouti représenterait tout simplement la mort de l’univers ; le balancement sans fin entre les forces extrêmes est ce qui donne la vie à toute chose, c’est le principe d’amour qui crée le monde dans un instant en permanente évolution.
On a dit que, dans l’univers, rien ne se crée et rien ne se perd : la masse d’énergie qui constitue le cosmos est en effet globalement immuable, et cela pourrait constituer une sorte de référence à l’aune de laquelle évaluer la circulation de ce qui en constitue le véhicule et donne son apparence à la matière. Celle-ci n’est d’ailleurs autre chose qu’énergie en mouvement, et donc elle-même mutation permanente. C’est en cela que le chamanisme nous enseigne que la vie est en toute chose et que tout est relié.
L’artiste créateur — plasticien, poète, musicien… — aura ainsi pour vocation de comprendre intuitivement l’impermanence de tout équilibre apparent, et son œuvre sera une représentation d’une trace d’instant, témoignant précisément de l’insaisissabilité de l’essence de toute chose. C’est ce constat qui fait de l’homme pensant un être au bord de l’abîme métaphysique : rien sous ses pieds ne sera susceptible de constituer une fondation sur laquelle bâtir l’illusoire empire d’un rêve d’éternité.
Le poète vit dans l’instant. Il y demeure dans l’illumination, témoin solitaire et silencieux, stylite inaccessible au commun des mortels, avec pour mission de semer dans nos déserts les cailloux spirituels qui baliseront les chemins de notre errance. Peut-être certains hommes s’en serviront-ils pour ne point trop s’égarer dans les sables de la vanité. Peut-être d’autres hommes en arriveront-ils à trouver dans l’humilité le chemin de la vérité spirituelle. Peut-être quelques-uns accèderont-ils à la compréhension profonde de la vacuité de toute chose : c’est en cela que consiste la leçon platonicienne de la véritable nature de l’instant.
En cette seule attitude d’humilité absolue, le poète exilé face à son miroir, accèdera enfin à la connaissance adamique du bien et du mal, et par là, à la conscience essentielle de sa propre nature. Se sachant pure énergie en mouvement, en nécessaire recherche d’équilibration, au cœur d’un univers par essence éternellement créé — et devant la beauté duquel il ne peut d’ailleurs que s’émerveiller — il tentera de dessiller les yeux de ses congénères aveuglés de prétentions, en reproduisant, dans son geste créateur, l’acte d’amour universel, en une forme proportionnée à l’échelle du microcosme humain.
L’émotion, qui pousse le poète à déflorer la page blanche et coucher sur le papier la trace d’une pensée, est l’image même de cette humeur éphémère qui nous anime — et dans sa toute puissance nous aveugle à nous-même — faisant de nous le jouet de l’illusion de l’Ego, ce diabolique serpent qui nous convainc que notre vaniteux intellect en sait davantage que notre humble intuition…

pourquoi louer le corps des femmes

Une raison est-elle vraiment nécessaire pour parler du corps des femmes ? L’intérêt pour le corps de la femme est chez l’homme une chose programmée dans la nature depuis les origines… et ne demande aucune justification. Et puis, il ne s’agit ici simplement de « corps de femmes » ! Mais bien du corps de certaines femmes dont je chante l’esthétique. Beaucoup de corps d’homme aussi sont admirables d’un point de vue purement esthétique. L’intérêt réside dans l’harmonie des formes et dans l’émotion que suscite celle-ci. L’érotisme est une esthétique qui, au-delà du plaisir de l’harmonie des formes, s’adresse à l’instinct primal, en suscitant un désir — pure alchimie cérébrale — dont nous retirons notre plaisir ; il en est de même du plaisir de manger : une belle assiette agréablement présentée sera plus appétissante qu’une tambouille, le plaisir de la bouche est transcendé par le plaisir des yeux ; et il le sera encore davantage dans une ambiance auditive propice ; c’est essentiellement l’imaginaire qui est à l’œuvre dans le phénomène du plaisir.
Le sens de ma photographie est précisément là : suggérer, susciter le fantasme, déployer l’imaginaire ; celui-ci fera le reste ! Dans mes sculptures également, les formes sont volontairement non figuratives, pour laisser un maximum de place à l’imaginaire du spectateur, dont j’aiguillonne les émotions par des formes et des matières, dans un langage universel que je veux perceptible par tout homme, indépendamment de sa culture.

une écriture autobiographique

La poésie est autobiographique, dans la mesure où elle est transcription d’une émotion. En ce qui me concerne, je n’y témoigne de faits historiques, mais de vécus incorporés. Pour moi, rien ne saurait être écrit qui ne puiserait à la source d’un avoir-été, même dans la projection onirique. L’onirisme dans ma poésie n’est rien d’autre qu’une tentative d’expression de l’émotion suprême, par distillation lente de concepts appartenant au monde connu de l’expérimenté.

le rapport entre poésie et sculpture, poésie et chanson

Comme évoqué supra, la poésie peut être définie comme cet émerveillement initial qui sous-tend tous les arts. C’est le cas de la sculpture, qui est la mise en espace d’une émotion, de la manière la plus évocatrice et la plus communicative qu’il soit possible avec les matériaux dont on dispose. Il en est de même pour la musique, la danse et tous les arts de la scène, qui ne sont autres que sculpture du vivant. Pour ce qui est de la chanson, il s’agit d’un stade plus élaboré de l’expression orale du poème. Ne perdons de vue que la poésie est oralité avant d’être scripturalité. Dans ses formes les plus anciennes, la poésie se transmettait par tradition orale uniquement et avait une place importante dans la vie de la cité, en tant que légation de savoir et de sagesse. Le chant demeure par ailleurs un support expressionnel commun à la poésie et à la prière.

être éditeur de poésie

La vocation d’un véritable éditeur de poésie est avant tout de divulguer la poésie et les poètes de son lieu et de son temps, surtout dans notre monde de plus en plus industrialisé et informatisé, de plus en plus inhibiteur de la liberté créatrice de chacun. Il a le rôle apostolique de répandre le rêve libérateur en chaque homme. Il doit être un maître-vecteur du message révolutionnaire des poètes, qui se diffuse essentiellement par l’écrit, tant il est vrai que le poète est un révolutionnaire, puisque faire la révolution, c’est bien en effet bouleverser un ordre établi pour permettre la venue d’un autre monde et s’effacer ensuite pour laisser place à celui-ci.
Ceci explique les montagnes de difficultés de tous ordres que doit affronter l’éditeur qui veut faire de la poésie sa principale activité. Dans notre pays, la poésie ne se vend pas à des tirages suffisants que pour générer les revenus nécessaires à une personne faisant de ce travail son occupation essentielle. Sans l’aide de subventions — ministérielles, académiques ou autres, ô combien rares et maigres au demeurant — cette édition est un gouffre financier. En outre, étant donné le peu d’impact commercial de la poésie sur les lieux de vente, librairies ou grandes surfaces, les diffuseurs ont un regard désabusé sur ce secteur du livre et n’ont aucune motivation à s’impliquer dans une action efficace pour une distribution performante. Voilà pourquoi j’ai refermé ce volet de mes activités.

sculpture / équilibre / équi-libre

Équi-liberté. Liberté partagée. En parts égales. L’univers est un éternel tourbillon d’équilibres instables, se cherchant sans fin. Le mouvement perpétuel est bien une réalité, vue globalement. Lorsque nous marchons, nous évoluons dans l’espace, en mouvement alternatif d’un pied sur l’autre, nous déplaçant vers un but extérieur à nous, vis-à-vis duquel nous recherchons un équilibre, lui aussi relatif.
Cet équilibre universel, comment le percevons-nous ?
En premier lieu, l’être humain possède un sens intime de son propre équilibre par rapport à une verticale tant physique que spirituelle : l’axe terre-ciel, bas-haut, corps-esprit, matière-pensée, (mal-bien ?).
La recherche d’élévation spirituelle, de développement de notre humanité en croissance se fera en référence à cette verticale de la vertu, dont nous avons acquis le sens grâce à une éducation culturelle, sociale, religieuse, sinon par assimilation naturelle des leçons de la vie.
La perception de notre propre équilibre physique se fait au sein d’un organe intimement lié à celui de la perception des vibrations sonores : l’oreille interne. Et par référence à ce sens de l’équilibre interne, nous appliquons les règles de l’équilibre à ce que nous percevons de l’univers par les autres organes sensitifs, dont essentiellement celui de la vue.
L’oreille et l’œil donc sont les deux organes maîtres de l’équilibre, et par conséquent de l’évaluation esthétique : par l’œil nous percevons la sensation d’équilibre des objets extérieurs à nous. Et cette perception de l’équilibre des objets nécessite l’usage du sens de l’équilibre interne en tant que référent.
Mon travail de sculpteur consiste en une recherche d’équilibres perceptifs de différentes natures : statiques ou mobiles, visuels ou tactiles, formels ou coloristiques… Le but sera de procurer au spectateur une sensation d’équilibre, que l’œuvre soit en équilibre réel ou artificiel. Le spectateur peut en effet se trouver abusé devant un objet dont la forme lui paraît équilibrée visuellement (selon ses normes de référence), mais dont la réalité des masses, lorsqu’elle n’est perceptible, peut être à l’antipode des formes visibles et donc mettre en totale contradiction les notions d’équilibre visuel et d’équilibre physique. Le cas est notoire lorsque l’on met en scène des volumes pleins en concurrence avec des volumes évidés : les masses physiques ne sont perceptibles au regard qui appréhende les volumes déployés dans l’espace.

le rapport entre beaux-arts & mathématiques

Les sciences mathématiques sont l’énoncé intelligible des lois régissant l’univers : lois d’équilibre entre les énergies, les masses, les forces, les mouvements. Connaître ces lois permet au créateur — musicien, danseur, architecte, peintre, sculpteur, écrivain… — d’exploiter avec méthode des domaines extrêmement vastes parmi lesquels les errements de l’empirisme peuvent égarer interminablement ceux qui tenteraient de les ignorer. J’en prendrai pour exemple la perspective, application des lois mathématiques régissant la projection de l’espace tridimensionnel sur un plan à deux dimensions. Ou encore l’acoustique, application des lois de la transmission et de la résonance des ondes vibratoires au sein de la matière. De même pour les lois de la mécanique et de la stabilité en architecture, de la combinaison des couleurs en peinture…
En ce qui concerne mes recherches personnelles, je tente d’exploiter certains domaines de la mathématique, lorsque, par exemple, je suis envahi d’une émotion profonde devant la beauté de l’harmonie apparaissant lors de la découverte de l’application d’une loi de l’acoustique, de la mécanique des fluides ou d’une série de Fibonacci.

Poésie !

Non point rhétorique, mais Poésie ! De celle capable d’évoquer un univers — le créer, ainsi Dieu — par le simple pouvoir du verbe. Non d’un verbe banalement descriptif, récitatif, narratif, longitudinal — celui-là est stérile — mais d’un verbe évocateur, créateur, susciteur de visions, allumeur de rêve ; un verbe capable de faire apparaître la chose évoquée sans nul besoin de la nommer, par la seule puissance de la métaphore, par la force de l’image en référence à notre subconscient et aux archétypes inconscients de la culture dont nous avons été nourris ; un verbe vertical, qui nous réfère au céleste, à l’immortel, à l’universel.
La poésie a-t-elle toujours été pareillement comprise — décrite, enseignée — en tous temps, en tous lieux ? Oui ou non, à dire vrai, nous n’en savons rien ; mais c’est là que j’en entrevois les fondements, tant chez les Anciens que chez les Modernes. La poésie est le lieu de la libération totale de tout asservissement. Ainsi l’ont bien compris les dictateurs, qui tout d’abord emprisonnent les poètes, ceux-ci ayant la faculté de réveiller les consciences et de faire se lever derrière eux tout un peuple mis à genoux, et ceci simplement par la force de l’image et du rappel de la conscience à la vérité intérieure de chacun. Seule la pensée de l’Homme produit la poésie. Seul l’homme peut la recevoir, la comprendre, la ressentir. Seul l’Homme, à l’image de son créateur, peut, à travers mille procédés d’expression — peinture, musique, danse, chant, sculpture, architecture, gravure, écriture… — provoquer chez son semblable une émotion esthétique nouvelle pour le seul plaisir de la beauté. Mais d’où lui vient donc cette faculté ? Et pourquoi ? Quelle en est l’utilité ? Certainement aucune ! Pour Rabelais, le propre de l’homme était le rire : à mon sens il est bien plus que cela. Le propre de l’Homme, en vérité, est la poésie. Cette faculté d’abstraction et de synthèse mystique propre à élever à la fois le créateur et le spectateur dans un même élan esthétique vers un idéal absolu.

Michel Cliquet

2 réflexions au sujet de « Poétique »

  1. salut Je suis un médecin écologiste phytothérapeute « libertaire » pas anarchiste tunisien. Je joue au luth et compose des chansons (actuellement 2 chansons chantés par un tunisien). Ce que vous faites est formidable et j’espère devenir un ami. A propos de poésie j’étais ami de Cornélius Castoriadis et il a écrit un beau livre sur l’art: Fenêtre sur le chaos édition Seuil. Belle soirée
    écoutez en mode Do mineur (et majeur)

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