Gurdgieff : “Savoir, Être & Savoir-Faire”

extrait de “FRAGMENTS D’UN ENSEIGNEMENT INCONNU”, de P. D. OUSPENSKY (1947)


maxresdefault

[…]

— Le développement de l’homme, disait Georges Gurdgieff, s’opère selon deux lignes: “savoir” et “être”. Pour que l’évolution se fasse correctement, les deux lignes doivent s’avancer ensemble, parallèles l’une à l’autre et se soutenant l’une l’autre. Si la ligne du savoir dépasse trop celle de l’être, ou si la ligne de l’être dépasse trop celle du savoir, le développement de l’homme ne peut se faire régulièrement ; tôt ou tard, il doit s’arrêter.
«Les gens saisissent ce qu’il faut entendre par “savoir”. Ils reconnaissent 1a possibilité de différents niveaux de savoir : ils comprennent que le savoir peut être plus ou moins élevé, c’est-à-dire de plus ou moins bonne qualité. Mais cette compréhension, ils ne l’appliquent pas à l’être. Pour eux, l’être désigne simplement “l’existence”, qu’ils opposent à la “non-existence”. Ils ne comprennent pas que l’être peut se situer à des niveaux très différents et comporter diverses catégories. Prenez, par exemple, l’être d’un minéral et l’être d’une plante. Ce sont deux êtres différents. L’être d’une plante et celui d’un animal, ce sont aussi deux êtres différents.

 «L’être d’un animal et celui d’un homme, également. Mais deux hommes peuvent différer dans leur être plus encore qu’un minéral et un animal. C’est exactement ce que les gens ne saisissent pas. Ils ne comprennent pas que le savoir dépend de l’être. Et non seulement ils
ne le comprennent pas, mais ils ne veulent pas le comprendre. Dans la civilisation occidentale tout particulièrement, il est admis qu’un homme peut posséder un vaste savoir, qu’il peut être par exemple un savant éminent, l’auteur de grandes découvertes, un homme qui fait progresser la science, et qu’en même temps il peut être, et a le droit d’être, un pauvre petit homme égoïste, ergoteur, mesquin, envieux, vaniteux, naïf et distrait. On semble considérer ici qu’un professeur doit oublier partout son parapluie. Et cependant, c’est la son être.
«Mais on estime en Occident que le savoir d’un homme ne dépend pas de son être. Les gens accordent la plus grande valeur au savoir, mais ils ne savent pas accorder à l’être une valeur égale et ils n’ont pas honte au niveau inférieur de leur être. Ils ne comprennent même pas ce que cela veut dire. Personne ne comprend que le degré du savoir d’un homme est fonction du degré de son être.
«Lorsque le savoir surclasse l’être par trop, il devient théorique, abstrait, inapplicable à la vie; il peut même devenir nocif parce que, au lieu de servir la vie et d’aider les gens dans leur lutte contre les difficultés qui les assaillent, un tel savoir commence à tout compliquer; dès lors, il ne peut plus apporter que de nouvelles difficultés, de nouveaux troubles et toutes sortes de calamités, qui n’existaient pas auparavant.
«La raison en est que le savoir qui n’est pas en harmonie avec l’être ne peut jamais être assez grand ou, pour mieux dire, suffisamment qualifié pour les besoins réels de l’homme. Ce sera le savoir d’une chose, lié à l’ignorance d’une autre; ce sera le savoir du détail, lié à l’ignorance du tout: le savoir de la forme, ignorant de l’essence.
«Une telle prépondérance du savoir sur l’être peut être constatée dans la culture actuelle. L’idée de la valeur et de l’importance du niveau de l’être a été complètement oubliée. On ne sait plus que le niveau du savoir est déterminé par le niveau de l’être. En fait, à chaque niveau d’être correspondent certaines possibilités de savoir bien définies. Dans les limites d’un “être” donné, la qualité du savoir ne peut pas être changée, et l’accumulation des informations d’une seule et même nature, à l’intérieur de ces limites, demeure la seule possibilité. Un changement dans la nature du savoir est impossible sans un changement dans la nature de l’être.
«Pris en soi, l’être d’un homme présente de multiples aspects. Celui de l’homme moderne se caractérise surtout par l’absence d’unité en lui-même et de la moindre de ces propriétés qu’il lui plaît spécialement de s’attribuer: la “conscience lucide”, la “libre volonté”, un “Ego permanent” ou “Moi”, et la “capacité de faire”.

«Oui, si étonnant que cela puisse vous paraître, je vous dirai que le trait principal de l’être d’un homme moderne, celui qui explique tout ce qui lui manque, c’est le sommeil. L’homme moderne vit dans le sommeil. Né dans le sommeil, il meurt dans le sommeil. Du sommeil, de sa signification et de son rôle dans la vie, nous parlerons plus tard. À présent, réfléchissez seulement à ceci: que peut savoir un homme qui dort? Si vous y pensez, en vous rappelant en même temps que le sommeil est le trait principal de notre être, aussitôt il deviendra pour vous évident qu’un homme, s’il veut réellement savoir, doit réfléchir avant tout aux façons de s’éveiller, c’est-à-dire de changer son être.

«L’être extérieur de l’homme a beaucoup de côtés différents: activité ou passivité; véracité ou mauvaise foi; sincérité ou fausseté; courage, lâcheté; contrôle de soi, dévergondage; irritabilité, égoïsme, disposition au sacrifice, orgueil, vanité, suffisance, assiduité, paresse, sens moral, dépravation; tous ces traits, et beaucoup d’autres, composent l’être d’un homme.
«Mais tout cela chez l’homme est entièrement mécanique. S’il ment, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de mentir. S’il dit la vérité, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de dire la vérité — et il en est ainsi de tout. Tout arrive; un homme ne peut rien faire, ni intérieurement, ni extérieurement.
«Il y a cependant des limites. En règle générale, l’être de l’homme moderne est d’une qualité très inférieure. D’une qualité si inférieure parfois qu’il n’y a pas de changement possible pour lui. Il faut ne jamais l’oublier. Ceux dont l’être peut encore être changé peuvent s’estimer heureux. Il y en a tant qui sont définitivement des malades, des machines cassées dont il n’y a plus rien à faire. C’est l’énorme majorité. Rares sont les hommes qui peuvent recevoir le vrai savoir; si vous y réfléchissez, vous comprendrez pourquoi les autres ne le peuvent pas: leur être s’y oppose.
«En général, l’équilibre de l’être et du savoir est même plus important qu’un développement séparé de l’un ou de l’autre. Car un développement séparé de l’être ou du savoir n’est désirable en aucune façon. Bien que ce soit précisément ce développement unilatéral qui semble attirer plus spécialement les gens.
«Lorsque le savoir l’emporte sur l’être, l’homme sait, mais il n’a pas le pouvoir de faire. C’est un savoir inutile. Inversement, lorsque l’être l’emporte sur le savoir, l’homme a le pouvoir de faire , mais il ne sait pas quoi faire. Ainsi l’être qu’il a acquis ne peut lui servir à
rien, et tous ses efforts ont été inutiles.
«Dans l’histoire de l’humanité, nous trouvons de nombreux exemples de civilisations entières qui périrent soit parce que leur savoir surclassait leur être, soit parce que leur être surclassait leur savoir.»
— À quoi aboutissent un développement unilatéral du savoir et un développement unilatéral de l’être? demanda l’un des auditeurs.
— Le développement de la ligne du savoir sans un développement correspondant de la ligne de l’être, répondit G., donne un faible Yogi, je veux dire un homme qui sait beaucoup, mais ne peut rien faire, un homme qui ne comprend pas (il accentua ces mots) ce qu’il sait, un homme sans appréciation, je veux dire: incapable d’évaluer les différences entre un genre de savoir et un autre. Et le développement de la ligne de l’être sans un développement correspondant du savoir donne le stupide Saint. C’est un homme qui peut faire beaucoup, mais il ne sait pas quoi faire, ni avec quoi; et, s’il fait quelque chose, il agit en esclave de ses sentiments subjectifs qui le peuvent égarer et lui faire commettre de graves erreurs, c’est-à-dire, en fait, le contraire de ce qu’il veut. Dans l’un et l’autre cas, par conséquent, tant le faible Yogi que le stupide Saint arrivent à un point mort. Ils sont devenus incapables de tout développement ultérieur.
«Pour saisir cette distinction et, d’une manière générale, la différence de nature du savoir et de l’être, et leur interdépendance, il est indispensable de comprendre le rapport du savoir et de l’être, pris ensemble, avec la compréhension. Le savoir est une chose, la compréhension en est une autre. Mais les gens confondent souvent ces deux idées, ou bien ils ne volent pas nettement où est la différence.
«Le savoir par lui-même ne donne pas de compréhension. Et la compréhension ne saurait être augmentée par un accroissement du seul savoir. La compréhension dépend de la relation du savoir à l’être. La compréhension résulte de la conjonction du savoir et de l’être. Par conséquent l’être et le savoir ne doivent pas trop diverger, autrement la compréhension s’avèrerait fort éloignée de l’un et de l’autre. Nous l’avons dit, la relation du  savoir à l’être ne change pas du fait d’un simple accroissement du savoir. Elle change seulement lorsque l’être grandit parallèlement au savoir. En d’autres termes, la compréhension ne grandit qu’en fonction du développement de l’être.
«Avec leur pensée ordinaire, les gens ne distinguent pas entre savoir et compréhension. Ils pensent que si l’on sait davantage, on doit comprendre davantage. C’est pourquoi ils accumulent le savoir ou ce qu’ils appellent ainsi, mais ils ne savent pas comment on accumule la compréhension et ils ne s’en soucient pas.
«Cependant une personne exercée à l’observation de soi sait avec certitude qu’à différentes périodes de sa vie elle a compris une seule et même idée, une seule et même pensée, de manières totalement différentes. Il lui semble étrange souvent qu’elle ait pu comprendre si mal ce qu’elle comprend maintenant, croit-elle, si bien. Et elle se rend compte, cependant, que son savoir est demeuré le même; qu’elle ne sait rien de plus aujourd’hui qu’hier. Qu’est-ce donc qui a changé? C’est son être qui a changé. Dès que l’être change, la compréhension elle aussi doit changer.
«Entre le savoir et la compréhension, la différence devient claire lorsque nous réalisons que le savoir peut être la fonction d’un seul centre. La compréhension, au contraire, est la fonction de trois centres. Ainsi l’appareil du penser peut savoir quelque chose. Mais la compréhension apparaît seulement quand un homme a le sentiment et la sensation de tout ce qui se rattache à son savoir.
«Nous avons parlé précédemment de la mécanicité. Un homme ne peut pas dire qu’il comprend l’idée de la mécanicité, lorsqu’il la sait seulement avec sa tête. Il doit la sentir avec toute sa masse, avec son être entier. Alors il la comprendra.
«Dans le champ des activités pratiques, les gens savent très bien faire la différence entre le simple savoir et la compréhension. Ils se rendent compte que savoir et savoir faire sont deux choses toutes différentes, et que savoir faire n’est pas le fruit du seul savoir.»
[…]

source (pdf téléchargeable) :

Publicités

Déposez votre commentaire ici :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s