Principes et préceptes du retour à l’évidence (Lanza del Vasto)

Introduction à la vie errante.

I

La vie d’un doux bandit est dure à bien mener mais la joie des fontaines l’éclaire et toujours la grandeur du ciel.

Voilà longtemps déjà que je porte bâton, besace et barbe.

À force de me balancer d’un pied sur l’autre, j’ai fini par oublier ce qu’on m’a fait apprendre à l’école, par oublier ce que j’ai lu dans les livres.

Les quelques pensées qui me restent ont longtemps ballotté dans ma tête avec un bruit désagréable, ont fini par se tasser au fond, par sécher au soleil et à l’air, par durcir, par se réduire à presque rien.

C’est le fait d’un imbécile d’affirmer des choses évidentes avec une grande ferveur et avec l’air de les avoir découvertes. Pardonne, ami, si désormais je ne sais pas faire autrement.

Je ne sais plus que des choses tellement évidentes qu’un homme intelligent dédaignerait de les dire. Tellement évidentes que la plupart des hommes intelligents ont fini par les oublier.

II

Je puis du moins t’enseigner les rudiments du métier, les règles de l’errance et l’itinéraire du retour.

III

Où allons-nous par cette route où nous marchons depuis des temps si longs sans demander à personne où elle mène ?

Tel va pour tenter la fortune, tel pour chasser le souci, tel en quête de savoir, tel pour rentrer chez soi.

Nous allons bien faire toutes ces choses à la fois : nous allons retourner à l’évidence.

IV

Il n’a que faire d’une voiture, il se moque des machines roulantes celui qui retourne à l’évidence.

Il va seul à pied celui qui va vers ce-qui-va-de-soi.

V

Vagabond, sache la dignité de l’acte vertical uniquement humain qu’est la marche.

Se tenir debout n’appartient qu’à l’homme. Même les oiseaux du ciel sont assis sur leurs pattes et couchés dans leurs ailes pour le vol.

VI

Toute pensée s’arrête et se définit, répondant oui au Oui et non au Non

Mais la vie répond oui au Non tout comme au Oui.

Elle se balance d’un contraire sur l’autre et tombe et, par sa chute, se perpétue.

Si la vie n’est pas la recherche d’une vérité en laquelle elle s’arrête et se finisse, alors elle est une erreur et tous ses pas la multiplication de cette erreur.

VII

Il n’est pas arrivé celui qui marche. Le pèlerin n’est pas un sage, n’est pas un saint, c’est un ami de la sagesse, un chercheur de sainteté.

La vérité que tu cherches n’est pas au bout de la route. Elle est partout, elle est en toi. C’est toi-même que tu cherches, ô fou, et tu vas te chercher au loin.

Oui mon corps qui traîne dans le monde extérieur ignore encore la vérité que mon intelligence a vue. Je veux mettre mes pieds dans les pas de ma pensée, je veux tâter avec mes mains ce qui sait mon savoir, je veux peser mon poids sur la terre promise des certitudes spirituelles.

Va, fou, mets-toi donc en marche avec toute ta vie, et que la route fasse chanter ton corps de roseau sec et tes jambes de vent !

VIII

Enseigne à ton corps à mourir en marchant.

Enseigne-lui pas à pas la nature de toute chose, qui est de passer.

Que toute chose désirable dise à tes yeux : je ne t’appartient pas.

IX

Tandis que le paysage se déroule et que tes pieds et tes genoux s’agitent sous toi, garde le cœur égal, aiguise ton esprit en une pointe, efforce-toi d’appuyer cette pointe sur un point.

X

Puisque ton corps ne peut te suivre dans la stabilité, tiens-le sans cesse en mouvement pour donner le change à son inquiétude.

Tout le jour fais-le marcher ou travailler, ne l’arrête que pour dormir. Si tu cesses un moment de l’occuper, c’est lui qui t’occupera.

XI

Engage ici et là ton bras pour la moisson. Rachète-toi avec tes actes.

Si tu veux mener une vie sainte, tâche d’abord d’être honnête.

Honnête est celui qui met un lien entre ce qu’il prend et ce qu’il rend.

Mais plus on a, plus on se voit dispensé de faire.

Moins on a besoin, plus on gagne aisément.

Le monde honore par-dessus tout ceux qui ne servent pas.

XII

Suffis-toi, suffis-toi.

Jouis toi-même de ce que fait ta main.

Contente-toi de ce que fait ta main. Ce que tu ne sais faire, saches t’en passer. Ou va chez tel que tu connais et fais-toi faire la chose à la mesure de ton besoin.

Que nulle chose ne soit faite pour tenter l’aventure de la vente.

Que la vente ne soit pas un travail en dehors du travail, et le travail un risque sans plaisir de jeu.

Tandis qu’ils jouent à s’abuser l’un l’autre, suffis-toi.

XIII

Fais pour autrui ce que tu fais en plus. Donne aux autres ce que tu fais pour les autres. Ne donne pas aux autres pour que le profit t’en revienne.

XIV

Les travaux pénibles et mal payés ne sont pas honteux, mais les grosses prébendes obtenues sans peine le sont.

Il n’est pas honteux de mendier ; il est honteux de profiter.

XV

Épargner est honteux. C’est contraire à l’économie de la nature. Vois l’abondance des eaux, des feuilles et des herbes, les fleurs précieuses qu’un seul beau jour dépense, l’argent du matin et l’or du soir jetés au vent.

Donne tant que tu as. Quand tu n’as plus rien, demande. Donne à d’autres l’occasion de te faire du bien. C’est une secrète et très fine charité.

XVI

Du moins ne sois jamais de ces mesquins pour qui l’honnêteté est une économie de gratitude.

Si tu ne sais pas demander dans le besoin, c’est que ta dignité a des assises précaires. Si tu ne sais pas recevoir et rendre grâce, tu resteras toujours en dette.

Que peux-tu rendre à ta mère en échange de son sang, de son lait, de ses larmes ?

En échange de la lumière et de ton âme, que vas-tu rendre à Dieu ?

XVII

Si tu fermes la main, le monde te restera fermé comme un poing.

Si tu veux que le monde s’ouvre à toi, ouvre d’abord la main.

XVIII

N’oublie pas que la générosité est un privilège.

Ceux qui reçoivent de ta main le savent, n’en doute pas.

Si donc tu donnes sans pudeur, leur ingratitude ne sera que justice.

XIX

D’où t’arroges-tu le droit de donner, toi qui n’as rien que tu n’aies pas reçu, toi qui n’as rien rendu de ce qu’on t’a donné ?

Ne donne pas : partage.

XX

Injustice du don que l’amour seul pardonne.

XXI

N’aide pas les autres.

Ce serait vouloir faire plus que Dieu qui les laisse se débattre et pécher à leur aise.

Aide-les à s’aider.

extrait de : « Principes et préceptes du retour à l’évidence » — Lanza del Vasto — 1945

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2 réflexions au sujet de « Principes et préceptes du retour à l’évidence (Lanza del Vasto) »

  1. Il me semble qu’une des plus belles pages de Lanza-Shantidas est la magnifique préface qu’il a rédigée pour « Le Message Retrouvé » de LOUIS CATTIAUX (Beya Éditions). On ne la connaît pas assez selon moi.
    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova
    http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702303755504579207862529717146
    http://www.rtbf.be/video/detail_jt-13h?id=1889832

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