Les Apotropaïques

LES APOTROPAïQUES

fragments

à Kristin Dekeukeleere

“libération, oui, mais « corsetée »,
bridée, civilisée dans un cadre rigoureux ;
la langue du poète est aussi celle des fous,
mère-mâle / père-femelle, psychiquement bisexuelle”
Jacqueline Harpman

 

« Pour la plupart des morales antiques,
l’ataraxie représente l’idéal du sage.
Elle désigne cette absence de troubles
permettant à l’homme d’atteindre le bonheur
en éloignant de soi les souffrances et les excès.

Pour l’épicurisme et le stoïcisme,
le bonheur réside dans la tranquillité de l’âme.
Cette sérénité ne s’acquiert que si la raison
distingue rigoureusement les désirs nécessaires
de ceux qui sont vains et superficiels.
Une fois établie cette hiérarchie des désirs
et écartés ceux dont les effets ne peuvent être
que douleur, excès et jouissance matérielle,
on accède à une sorte d’équilibre caractérisé par
l’absence de troubles et de manques :
“Lorsqu’une fois nous y sommes parvenus,
la tempête de l’âme s’apaise,
l’être vivant n’ayant plus besoin de s’acheminer
vers quelque chose qui lui manque,
ni de chercher autre chose pour parfaire le bien
de l’âme et celui du corps” nous dit Épicure.
Cette plénitude est l’ataraxie du sage. 

Pour les sceptiques, elle est la conséquence directe
de la suspension du jugement qu’ils ne cessent de recommander.
On ne peut accéder au bonheur que si l’on s’abstient de porter un jugement définitif
sur la vérité de ce qu’est le monde, les choses, les êtres qui nous entourent
et en se satisfaisant pleinement de ce que les apparences nous montrent
(tout en sachant qu’elles ne sont que des apparences, des phénomènes). »
 
in : Lexique de philosophie
http ://www.yrub.com/philo/ataraxie.htm

La femme-dune

avec pour seule gloire une torche fiévreuse
illuminant la terre où s’effacent les ombres
il s’avance sans peur dans les brumes du doute
regard posé sur le rocher d’Odhinn
pour y graver selon le rite la rune sanglante de la vie
au battement du tambour il scande le poème
ouvrant à l’horizon le portail flamboyant
ainsi marche Vitki le ciel entre les yeux
avec au cœur la puissance de Thorr
et la bénédiction des Ases

monstres allégoriques
aux phanères extravagantes
soyez les compagnons
d’un voyage sans corps ni âme
hurle à l’amour
louve de pierre
de ton ventre naîtront
les bâtisseurs de l’Empire du Haut

où est le pèlerin que connut mon enfance
l’écuyer de la vierge au cœur ardant et pur
ce chevalier errant qui du fer de sa lance
agrafait dans les cieux le gonfanon d’azur
il a tant piétiné les blonds chemins de Beauce
Saint Arnoult et Dourdan par le feu ciselés
le labyrinthe d’or qu’un lourd vitrail rehausse
et les secrets du ciel dans la pierre celés
nous avons traversé chaque épreuve une à une
et nous voici rendus au-devant du très-haut
en l’Éden retrouvé comme pierre de lune
du jardin de vos yeux le portail s’est déclos
un ange casqué d’or se reculant d’un pas
rangea dessous le sein sa pertuisane ardente
nous laissant accéder en pompe de prélat
au lieu tant convoité de nos longues attentes
après avoir rompu mille lances païennes
notre quête a mené nos pas persévérants
sur ce lieu des départs où les amants reviennent
sceller en un baiser leurs ultimes arpents
nous y célébrerons une noce éternelle
et passerons au doigt l’anneau d’un tendre vœu
un lien qui durera tant que vous serez belle
et que dans nos regards scintilleront les cieux

nul ne jugera ni ne condamnera son frère
dit-il
un sabre lui trancha le cou

je le répète 
je hais les au-revoirs
arrachement de l’âme à vif
renoncement à la communion de l’être cher
perte d’altitude du rêve
désillusion
amour anéanti
parfois me revient un désir sans raison
insolent violent inéluctable
inlassablement je tente d’oublier
tuer le souvenir
bouter cent mille feux
aux tortures de cette mémoire

Amour ? Haine ?
dualité omniprésente
fantasme obsessionnel
la folie est en moi
son esprit me possède
elle se joue de mes émois
m’en défaire est impensable
ce soir la peur m’envahit
que deviendrai-je à ce roc enchaîné ?
quel artifice me voilera sa vérité ?
le silence ? elle est plus silencieuse que mon silence
la solitude ? elle est plus solitaire que ma solitude
la mort ? elle me suivra dans la tombe

dernier rameur
loin des rivages
à maintenir le cap
au-dessus des horizons
de la demeure longtemps attendue
au point où l’embrasement du ciel
après sa lente rêverie
entame l’ascension du jour
dans la paix de la solitude
et le silence du sage

fleuve engrossé
rivière parturiente
tes eaux seront fertiles
de nos poèmes
tes reflets dans la nuit
cristallisent mes ombres
un jour peut-il en porter un autre
une nuit engendrer une vie
une eau, une soif
alliances fragiles
que rongent les reflux
sur la grève du cœur

quand se poseront-ils
ces fléaux incertains
sur un plateau ma tête
et sur l’autre mon cœur
vous me croyez insecte
et au fil des conquêtes
demeurent sans merci
vos mains arachnoïdes
fantasmes je vous fuis
vous et vos nuits fétides
vos mensonges savants
et vos yeux de velours

aimer d’amour ?
aimer l’amour !
aimer être aimé
aimer le frisson
du regard de l’autre
sur notre ego
aimer aimer
aimer la vibrance de l’attente
de l’espérance
de la folie de croire…
… en quelque chose

aimer l’on ne sait quoi
soi-même en fin de compte
aimer ce doute qui affole
qui rend inacceptable l’attente
la patience
l’expectance
qui exige une déclaration
solennelle et pompeuse
une affirmation
une certitude
instantanée
immédiate
un aveu
un oui
un tu
un je
un aime-moi
un je t’aime
innocent
et vous…
de quel amour
m’aimerez-vous, dites…

haïr
aimer
d’une même veine
l’eussiez-vous entrevu ?
eh bien… nous y voilà !

vous les assis
debout…
debout… vous qui mangiez dans la main malveillante
debout… vous qui rongiez les os de vos dix doigts
debout… misérables lambeaux perdus au fond des gamelles grisâtres
debout… abandonnez vos hardes aux ricanements de vos geôliers

vous les assis
debout…
debout… rien n’est plus contre vous fors vous-même
debout… arrachez-vous de ces cadènes souillées
debout… extrayez-vous de vos pourrissoirs sans fin
debout… là où le jours ne se distingue plus de la nuit

vous les assis
debout…
debout… tirez-vous de vos mares d’urine
debout… sauvez-vous de ces cages putrides
debout… il y a au-dehors de l’air à respirer
debout… il y a de l’eau à boire et du pain à manger

vous les assis
debout…
debout… sortez de vos trous innommables
debout… montrez au soleil vos faces faméliques
debout… vos squelettes nus et lacérés
debout… vos crânes émaciés

vous les assis
debout…
debout… soulevez-vous du sol trop bas des humiliations
debout… marchez sur vos bourreaux la tête haute
debout… libérez-vous de vos tortionnaires
debout… sauvez-vous sauvez-vous sauvez-vous

vous les assis
debout…
debout… entrez désormais en état de pardon inconditionnel et absolu
debout… vous serez mille fois plus hommes mille fois plus saints
debout… la compassion envers les fourvoyés dans les impasses de la terreur
debout… vous libérera pour toujours du mal qui pourrit l’homme

vous les assis
debout…
debout… et vous verrez le monde d’en haut

en déshérence de ses mots
            le poème erre
de berge en rive
            de grève en plage
marquant le sable de ses empreintes
            à peine imprimées
            tantôt effacées
laisse donc, dit l’ami
            ce ne sont que paroles
le vent s’en joue
            et les jette à la mer
peut-être les sirènes s’en feront-elles une chemise…

poètes du monde
            ne vous prenez la tête
la faim ne s’écrit guère
            non plus la guerre
            les génocides
            les violences de toutes sortes
            ni tout le mal qu’inflige à son semblable
l’homme
l’horreur et la terreur
            là-bas se vivent au quotidien
            sans que nul n’en écrive le moindre mot
il est des limites au poème
            il est des émois indicibles
            des transes maudites
que le sage taira
car prononcer ces mots-là
ne ferait qu’ajouter
            honte à la honte
            douleur à la douleur
            tristesse à la tristesse
je suis las et gêné de me taire
cependant
comment encore dire au monde la vanité de la haine
            et le déni de la vertu
seuls les albatros seraient capables de m’entendre
            et les baleines de me comprendre

ô corps pétri de misère
            magma né de l’ombre
            siège de tant de douleur
au sein duquel cependant naissent les émois les plus merveilleux
lieu du pire comme du meilleur
            tu m’arraches les larmes à l’âme
            et m’infliges toutes les insomnies du monde
fallait-il que la vie
            ingrate 
            plombe de ce lest
tout poème en instance
fallait-il que la fin
            si hâtive
            m’invite à son banquet de carême
fallait-il que le feu de mon sang
            consume sans merci
            jusqu’à la moelle de mes mots
je déserte peu à peu
            l’alcôve des congrès idylliques
et les sirènes anciennes
            oubliant nos cités étoilées
            ne me verront hisser les voiles
                       sans hâte
                       dans une nuit sans vent

Michel Cliquet

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