le silence (extrait)

[…]

« les abeilles ne travaillent que dans l’obscurité, la pensée ne travaille que dans le silence, et la vertu dans le secret… »

Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter l’âme de la même manière qu’un chiffre ou un numéro d’ordre représente une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire ; et si, dans ces moments, nous résistons aux ordres invivibles et pressants du silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l’occasion d’écouter une autre âme et de donner un instant d’existence à la nôtre ; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se représentent pas deux fois…

Nous ne parlons qu’aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où nous ne voulons pas apercevoir nos frères et où nous nous sentons à une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part. Aussi sommes-nous très avares du silence, et les plus imprudents d’entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L’instinct des vérités surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu’il est dangereux de se taire avec quelqu’un que l’on désire ne pas connaître ou que l’on n’aime point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s’il a eu un moment l’occasion d’être actif, ne s’efface jamais, et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n’est faite que de silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours encore, afin que lui-même s’explique par lui-même ; et s’il vous est donné de descendre un instant en votre âme jusqu’aux profondeurs habitées par les anges, ce qu’avant tout vous vous rappelez d’un être aimé profondément, ce n’est pas les paroles qu’il a dites ou les gestes qu’il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c’est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes.

[…]

extrait du chapitre 1er de « le trésor des humbles » (1896) – Maurice Maeterlinck

One thought on “le silence (extrait)

  1. Maeterlinck… fabuleux : la pensée faites brouillard, qui lui même devient enveloppe de pierre, gangue du drame et mur de nos destinées tragiques… Un seigneur… et la Princesse Maleine un chef d\’oeuvre.  Eu la chance de monter, en 1998, Pelleas et Mélisande : quelle matière de silences à jouer, quelle parole à pénétrer d\’invisible… Très proche de Shakespeare pourtant, et des légendes "allemandes" (Tristan und Isolde etc…".  Debussy à fait beaucoup de mal à Maeterlinck ; définitivement non, le symbolisme n\’est pas vapeur elle est "fog" londonien et boit sa substance dans l\’or du Rhin, et sous les ponts de la Tamise… humblement.

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