en ravissance d’elle

à L.E.

la poésie est subversion de la tyranie du symbole (mythe),
libération des enfers amniotiques, dépassement des conservatismes;
le symbole n’est efficient que lorsqu’il est implicite, non flagrant
s’il est apparent, explicite, il perd sa magie, sa force, il devient ridicule

Claire Lejeune

Naïade souveraine en ses quartiers
plus somptueux que repaire d’ange
elle aime cheminer aux approches du soir
nef en perdition toutes rames brisées

rendant ses eaux de toutes parts
voiles gonflées comme mamelles
sur le ventre opulent de la mer
grosse des amours du ciel et de la terre

de ses humeurs
fières comme des fleuves
puissantes et silencieuses
litanies sans haine et sans pardon

elle pourrait cette nuit
tous regrets ignorés
déflorer tous les amants du monde
le regard toujours fier et rebelle

la lumière soudain s’allonge
entre les draps de l’horizon
exemple rédempteur
mais rien n’est jamais aussi simple

dans la ruelle de l’alcôve je l’attend
nu de mes espoirs
transi de mes questions sans réponses
frissonnant de désir

dans le jardin de l’esprit
son doigt effleure mon échine
ma main son entre-cuisses
le monde entier sera témoin de nos assauts

mais au bord de la grève
un frisson sur les eaux
me ressouvient l’attente
des aubes impossibles

le chant du ciel encore je le devine
nous soulèvera de terre
en symphonie de lumière
et nos enfants se gausseront de nos lamentations

qu’elle s’en aille au loin
cette louve harassante
et nous laisse vaquer à nos propres fureurs
ou nos semblants de paradigmes

qu’espérer d’elle encore
femme des nuits obscures
maîtresse des terres brûlées
reine des songes pantelants

déesse du néant
cette enfant de la mer
dont les aurores muettes
n’éclairent plus le matin des hommes

et toi l’ensommeillé des nuits sans lunes
seras-tu de ceux-là qu’effraie le baiser du serpent…
non je te sais au-delà de toute rémission
au-dessus de toute attente et de toute espérance

tu vois
il n’est point d’autre hébergement aux morts
que la poussière des étoiles
et nous ne serons riches qu’ensevelis

mais cela le sait-elle
qui se tait et regarde et se rit de nos maux
et que l’on ne peux qu’attendre
au seuil d’une couche froide

elle abreuve de songe
de rêve et de fantasme
les proies fragiles qu’elle enserre entre ses paumes
vile vanité de l’orgueil

elle est douce peut-être
et sédative aussi dans ses incantations
elle embaume nos illusions
endort nos inquiétudes

à la fois je l’attends et la crains
la séduis et la fuis peur au ventre
elle dont le désir est plus fort
que toutes nos saisons

corps en appel de légende
regard sans merci dans la lumière de la nuit
main caressante
qui touche l’essentiel de l’être

toujours elle reviendra
dans nos yeux semer le trouble
l’inquiétude sur nos jours
à nos espérances bouter le feu

j’ai besoin d’elle encore
et elle de moi
l’aimer…
peut-être mais qu’en dire…

la désirer sans doute
guère plus mais de telle nécessité…
pas un de ses cheveux n’est vierge de ma main
pas un lieu de sa peau que ne sache la mienne

que serait son regard sans mon regard sur elle
dune de sable sans demeure
sexe de pierre lent possesseur de ses refuges
elle en mille rancœurs

vengée de mes absences
par d’autres absences encore plus vaines et plus vides
qui aux impasses de l’absolu
se lamente et se noie dans le gemme des larmes

que faire en perdition d’un songe
poème sans voyelles
chanson à la mélodie perdue
vertige morcelé sur un amas de ruines

sinon rassembler à soi les œuvres de mémoire
comme chiens égarés
pourtant l’on sait trop bien que dans les souvenirs
sommeille la douleur des blessures du temps

elle entend comme nous les cris du corbeau blanc
héraut de nos questionnements
mais où sont ses royaumes insondables
erre-t-elle insaisissable spectre

sa cour n’est-elle que songe
ou légende mythique…
comment le saurions-nous
aveuglés de pareille désirance

en ma demeure je la sens
elle y fut… elle y sera
mais pour combien de temps encore
attendre et patienter en se rongeant les sangs

la fuyarde est avide et veut sa liberté
tout autant que nous-mêmes
elle règne sur les nues
désœuvrée intouchable éprise d’absolus

et nous porteurs de la besace et du bourdon
pérégrinant en désertes contrées
où la soif entenaille les âmes
et consume les chairs comme un désir dans fin

nous voici plus éprouvés que misérables gueux
reposant aux marches de l’agonie
sans avoir su jamais la paix du cœur
celle de l’âme ni du corps

car vous êtes mortels en vos palais fragiles
elle ne mourra point ni ne vous oubliera
dans l’éternelle rémanence de sa froideur
à peine dégrisée des illusions de l’enfance

elle a dévoré goulûment
ses jardins d’innocence
rongé jusqu’à la dernière racine
jusqu’à l’ultime fétu de vie

la voyez-vous venir à présent solitaire
éperdue entre Mars et Vénus
illusions en lambeaux et rêves décharnés
nous mendiant tristement sa pitance d’amour

errant la main soumise et la lèvre meurtrie
rien n’y fera… non… qu’elle sache…
nous somme de ceux-là qu’aucune impasse
jamais n’enferme ou désespère

qu’elle renonce à nous toiser
de sa chaire de sultane révoquée
tantôt nous la verrons soumise
sans plus de reproches ni de mots assassins

qu’elle revienne alors
dans son manteau de veuve
les larmes sont versées
les linceuls déployés

nous n’irons plus au bois
les femmes sont flétries
les mousses piétinées
les fontaines taries

nous n’irons plus au pré d’honneur
cueillir les filles fleuries
les charmes sont en pleurs
et nos amours sans vie

Michel Cliquet (2007)

2 thoughts on “en ravissance d’elle

  1. merci à toi, Paule
    de ta visite éclairante
    et complice
     
    joie de l\’écriture à quatre mains
    plaisir de se reconnaître dans les échos
    émotion de découvrir qu\’il existe d\’autres moi
     
    encore !

    J'aime

  2. Plaisir et joie
    de mener les pas 
    en un lieu
    où les êtres  
    fleurissent .
     
    où les mots
    se disent
    bellement
    après la richesse
    du silence.
     
    quoi de plus beau
    en somme
    de donner ainsi
    par la plume,
    à nos pensées :
    Naissance .
     
    Au sourire des présents .
    Paule.

    J'aime

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