la regardante

à la Dame de Terre

de l’argile sa main fait une terre vive
ses yeux sont de lumière irréfractable et pure
son regard est de ceux qui absolvent les ombres
son sourire fleurit la margelle des nuits
mais jamais nos chemins ne s’entrecroiseront

je pourrais de son ventre inventer les abysses
dessiner sur sa peau l’épure d’un soupir
de désir en passion suivre ses chevauchées
dans ses songes graver le seing de ma brûlure
mais jamais nos chemins ne s’entrecroiseront

je voudrais d’un seul mot briser tous les silences
ensemencer d’espoir le cœur de chaque doute
lui rendre le pardon que toujours elle accorde
à sa lèvre porter le calice des jours
mais jamais nos chemins ne s’entrecroiseront

qu’a-t-elle fait de ce flambeau
dont la lumière éclairait le chemin
elle a bouté le feu au diadème d’étoiles
habillant mon rêve et ce brasier m’aveugle

geste de défi son espiègle baiser
tel une dague inattendue me saigne en silence
et si la douleur naissante me paraît délicieuse
mes force quittent peu à peu le bastion de certitude
bâti sur le fondement de mes ombres absoutes

puisse la Regardante colmater cette brèche
je l’en conjure avant que la muraille se brise
et désespérément nous laisse sans défense
devant l’ennemi redouté

les chemins ne peuvent s’entrelacer
mais que feront les doigts indociles
frémissant à l’approche du printemps

et je ne parle des soupirs
cheminant de proche en proche
sous le couvert des mots

ni des murmures intérieurs
nourris la nuit de nos désirs
le jour se repaissant de nos fièvres

impunément
passerai-je le fleuve désormais

la voleuse de mes nuits
poursuit sans relâche ses méfaits
en mon esprit sème la folie

ma raison suffoque
jamais solitude ne fut si tourmentée

tout ce désir contenu
à présent déferle en vague débridée
submergeant les digues rompues
de deux corps exaltés
sans coulpe ni frontière
chacun en sa tanière
en attente de l’autre

mais le jour viendra-t-il
nous porter sa lumière…

l’instant s’en vient
je le pressens qui se dessine
sous le signe de la lune pleine
toute affolée de nos attentes

que dira la Regardante
de ses mains de terre…

dimanche sous la brume
dernière escale avant l’aube attendue

le loup aiguise ses faims

sur la vitre
le nom de la Regardante

tout je jour lui apprendre
qu’elle n’est point de marbre
mais source chaude
et feu
et lave bouillonnante

dans un cri
enfin savoir le bleu
et voir s’ouvrir les portes du ciel


en son alcôve
je me love
me love
love
Ô

 

l’avoir trouvée
dire la quête close
lui appartenir
faire d’elle mon havre
ma maison
mon refuge
ne plus dire toi ni moi
sans nous

toute nuit
blanche ou noire
entre l’ombre de ses mains
et la brûlure de ses regards
tout à elle sans partage

quelle nourriture
sinon elle
à toute heure

quelle liqueur
sinon de son ventre

quelle chanson
sinon des cœurs

quelle danse
sinon des corps
par le souffle unis
fil à fil enlacés

cadence
battement
rythme
martèlement
unison
halètement
danse
chanson
vague
murmure
caresse
communion

la nuit pourquoi dormir encore
quand chaque instant
est riche de notre attente

patiente est la Regardante
dans la certitude d’un jour
où l’impossible sera

l’attendre
croire en la beauté du monde
et sans faille savoir la tendresse en retour

attendre
confiant
l’heure
en instance d’aurore

nuit sans elle
seul avec l’empreinte-mémoire
de sa lèvre
de son souffle
de ses empressements

et ce mot à ne pas dire
oh combien de temps encore
ne pas le prononcer

encore viendra-t-elle
la Regardante
ondoyer entre mes paumes
festin de chair
sur la table de nos agapes

chaque jour
elle vient
me porter son fardeau
de questionnements
de peurs
de doutes

mais aussi son bagage
de regards
de sourires
de tendresse
de volupté

entre mes mains ce corps dansant, tout à la fois
ruisseau, roseau, lotus et mousse des sous-bois
nos jeux nous élèvent au terrasses du ciel
où les mots sont caresse et regard emmêlés

tanné au sel de ses rivages
sur nos sables je repose
secret murmure du vent
au long des grèves sinueuses

devant l’inéluctable
nous ne serons que poussière
emportés par les pluies
de nos acceptations

déjà la vague nous guette
la Regardante le sait
qui dans les vents contraires
louvoie entre les écueils

dire
oh dire le mot
indicible
avant
la fin de l’acte

ce matin
la Regardante a tiré le voile
sur les cimaises du ciel
irisées déjà par le déclin du soleil
dans l’horizon liquide

sur la peau
un frisson

sous la peau
elle
et le souvenir brûlant d’une joie

une page s’est écrite
qui pâlira lentement
sous la préséance
du soleil

mais qu’est-ce donc qu’un voile
tiré sur nos amours

pas une porte close
guère un puits d’oubliance
non plus un abandon
ni une renégation

l’air que j’inspire
m’apporte encore
la fragrance de ses humeurs

puisse l’Ange demeurer
gardien de mes jardins

la Regardante
se souviendra
des passerelles franchies
bord à bord d’un fleuve maudit
un jour d’hiver

elle se souviendra
des frontières transgressées
d’une terre interdite
où nous vîmes s’épanouir
une fleur de délice
au soleil de nos baisers

elle se souviendra
de la graine semée
dans la profonde argile
modelée de nos mains nues
fébriles et aimantes

je garderai mémoire d’elle
ondoyante et lumineuse
entre mes paumes

son trône demeure
en cet empire où elle vint
conquérir une terre promise
à la force des yeux

je sombrerais de la perdre
et la désirer me damne
quel choix nous reste-t-il

nous nous apprivoisâmes
je mourrais de son déni
elle du mien

nuit après nuit
l’attente lancinante
insidieusement soude les fers
nous rivant l’un à l’autre

nous ne l’avions pas cherché
ou si peu
et nous avons bien résisté à la puérile tentation
mais le désir installe ses quartiers où il l’entend
et si l’amour n’est pas que de chair
il en exige son écot

ce fut pour elle
le premier maillon de la chaîne à se briser

ensuite
de membre en membre
le mal s’insinua dans son corps tout entier

moi
comme un miroir
fus gagné par cette gangraine redoutable
inexorablement
à l’identique

aujourd’hui
le feu qui nous ronge
s’avère inextinguible
et sans discernement
tel un prédateur vorace
détruit à même le nid
l’amour d’une épouse
et celui d’une mère

ma conscience est à la torture
je ne voulais pas
je n’eus jamais voulu
construire un amour
au détriment d’un autre
– en soi quelle aberration –
mais au contraire
j’encourageais les résistances
en affirmant ma volonté de pas nuire

les démons usent de ces armes imparables
afin de nous réduire à merci
selon leur seul vouloir
anéantissant le nôtre
pour accomplir nous ne savons quelle nécessité

de quel droit
bâtissons-nous
des cités nouvelles
par-dessus les anciennes
réduisant ces dernières en ruines

cette nuit
doublement
j’ai versé toutes mes larmes
tant pour la peur de perdre celle
qui déjà est devenue part de moi
tant pour la honte des multiples arrachements
dont cette passion sera la cause

savoir et ne pouvoir
m’emprisonne en ce cul-de-basse-fosse de l’ignominie
me condamnant à la pire des souffrances
celle de ne plus oser me regarder en face
honteux et nu dans l’attente d’expier

comme les autres
cette nuit sera longue
longue de remords
longue de mots tendres à peine murmurés aussitôt noyés de sanglots
longue d’appels désespérés à la lointaine

elle
je la sais
muette mais patiente
consciencieuse et affairée
elle qui allant aux extrêmes des choses
use jusqu’à l’assise des chemins empruntés
plaçant une à une ses cartes à jouer
pour bâtir le castel dont nous rêvons désormais de concert

elle attend l’heure ainsi que moi
refusant l’abandon de son œuvre passée
faisant à ceux qui l’aiment la promesse de ne rien détruire
leur avouant cependant qu’elle appartient corps et âme à cette passion
qu’elle partage avec moi dans la souffrance quotidienne
je lui donne ma confiance
je la devine tenace autant qu’honnête
je lui offre ma foi
ma patience
mon vouloir
je lui fais la promesse de demeurer
à travers les bourrasques
le pillier de notre rêve

mais il est un devoir par-dessus toute rêverie
celui de la droiture
comment pourrais-je vivre
dans le remords de la brisure injuste
infligée à l’innocence même
par ma faiblesse fautive
je ne survivrais à la honte qui menace

il n’y a pas d’amour où le respect n’est plus
et puisque cet amour est une certitude
nous ne pourrions nous départir
de cela même qui en fait la grandeur

puisse la Regardante
je l’en conjure
avoir la force d’âme
de maintenir debout la maisonnée
et de poursuive le voyage entamé
dans lequel à sa suite elle entraîna des âmes si belles

nous nous en réjouirons ensemble
quand viendra l’heure de l’accomplissement
car elle est ma route
et je suis la sienne
dans l’absolu
d’aimer

son silence aujourd’hui
a la saveur douce-amère des fruits trop tôt cueillis
dévorés dans l’impatience

j’attends ses mots
avec la foi des marins au long cours
j’attends ses yeux
ses mains
son corps
ses lèvres
son âme
avec tout le feu qui m’embrase
et ne me quittera plus

la Regardante
choisit le parti
d’une retraite silencieuse
nous voici dans l’ombre des non-dits

le silence est musique
dit-elle
il sera pour moi symphonie

avec ferveur je m’en imprégnerai
jusqu’à l’assoupissement
avec à mes côtés
son image soyeuse
et ses senteurs d’amante

j’ai goûté au nectar d’une fleur
pourrai-je me contenter de son souvenir
me demande-t-elle

mais elle
le pourrait-elle

certes ses enjeux sont trop lourds
pour céder à l’égoïsme

qu’elle sache donc que je m’engage
à faire tout ce qu’elle attendra de moi
son bonheur sera le mien
quoi qu’il en advienne

nous le savons
la fondation bâtie de nos mains
est indestructible
et le ciel à venir est clair
puisque nous nous aimons

sur la mer calmée
les vents sont retombés

dans la plaine
bientôt les blés mûriront
nous en récolterons les épis à profusion

et le pain sera bon

non je n’aime pas
la Regardante
il ne s’agit point d’amour
mais bien davantage
d’une vénération absolue
dont je suis possédé
des tréfonds aux phanères

non de l’amour
mais un manque d’elle
une faim pérenne
de celles qui tiennent en éveil tous nos sens
nous rappellent à la verticale céleste
et fixent notre regard sur l’horizon

je sais le ciel m’attendre où elle se tiendra
c’est vers elle que me mène cette marche
à présent silencieux et allègre
dans la foi de mon désir
la soif brûlante de ses yeux
l’insatiable appétit des instants partagés
où nous fusionnons en un être heureux et comblé
sans pesanteur dans le firmament de nos rêves

qu’elle ait aujourd’hui cette double vie
n’est guère de nature à m’offenser
cela ne peut avoir qu’un temps mesuré
je sais la Regardante captive
de contraintes morales et affectives
et lui donne mon pardon
ma tendresse
ma joie

femme au ventre de terre
de vouloir et de feu
j’attends ses effleurements de vie

je poursuis la même route où passera sa marche
une route qui déjà connaît l’amble de notre pas
car nous en avons
un jour
chanté de concert
la musique
céleste

le soleil peut mourir à chaque crépuscule
j’attendrai son retour avec la même foi
que celle qui me lie à son nom désormais

la terre peut changer mille fois de visage
nous y poursuivrons notre escapade
longtemps encore
dans le feu des aurores
et la symphonie des silences

à peine esquissés les premiers pas
d’une danse éblouissante
s’annonce une grande parade
un bal merveilleux dont la Regardante et moi
serons les étoiles

mais au royaume du bois dormant
jusqu’à l’instant du baiser retrouvé
nous nous rêverons en secret
tel une image sans vie
dans le silence et le sommeil des corps

patient je couverai la braise sous la cendre
dans l’attente du souffle vivifiant de ses lèvres
elle qui sans remords
renarde égarée sur ma lointaine planète
apprivoisa mes yeux et m’emmena docile
en ce royaume exquis de terre et de soleil
où abonde un miel de vie
dont nous ferons festin
au point du jour

en rentrant de voyage
je trouve sous ma porte
sa lettre
si pleine d’émotion
d’amour partagé
de doute
d’inquiétude pour l’avenir
notre avenir

certes nos corps se désirent
s’appellent
se cherchent
outre les frontières de la raison
mais ce feu
ce besoin
cette attirance des corps
ne sont que le signe
de ce qui mûrit en notre âme
fermente et bouillonne
et dont les vapeurs nous enivrent

l’un et l’autre
nous nous apprivoisâmes
je suis en elle
elle en moi
profondément en nos abysses
nous sommes un
et l’absence nous ronge
nous croyons suffoquer
le sommeil et l’appétit nous quittent
nos corps dépérissent

sous le joug de nos consciences impitoyables
nous ployons une échine douloureuse et meurtrie
mais sachant la vie plus forte que l’épreuve
par nos regards nous échangeons la foi en une douce rédemption
à venir au terme du voyage

ce jour-là nous serons face à face étoiles en fusion
mais y parviendrons-nous sans faillir
l’épreuve à subir sera terrible
les chemins en seront arides
la soif sera brûlante
cela nous le savons
nous sommes avertis

avant d’affronter la douleur
je veux une fois encore la serrer contre moi
plonger au plus profond d’elle mon regard
sentir en moi son désir prendre feu
m’embraser avec elle dans le baiser le plus fou
qu’il nous soit donné de connaître

alors nous saurons nous attendre
et j’attendrai l’heure définitive
puisque s’est arrêtée ma quête
et que je n’ai plus à chercher ailleurs
la compagne de mes cheminements

le sommeil se refuse à mes nuits
gorge serrée
entrailles nouées
me refusent le repos de l’âme
aimer est une telle déraison

qu’allons-nous devenir
à nous abreuver de vent
demande-t-elle
je demeure sans réponse
mais entrevois une belle destinée

une dernière fois
la Regardante a coulé son corps entre mes paumes
de ses ondulations de source elle a peuplé ma couche
de son regard elle a scruté le miroir sans tain de notre ciel

enfin elle m’a montré l’impasse
et j’ai compris que je ne la verrais plus

de ses mains elle avait façonné un pain
qu’elle elle m’avait apporté encore chaud
comme elle

elle qui fut la première à poser son œil scrutateur en ma vérité profonde
elle qui la première posa son regard de vie sur mon âme

la chaîne se brise
la souffrance est lancinante
demain n’est plus
je pars

loin de nous la honte d’avoir détruit le nid abritant les oisillons
dans un coffret secret la Regardante et moi renfermerons dans le silence
le souvenir d’une lunaison délicieuse

chacun à son cahier confie ses larmes
mais aussi tous deux cultivons le sourire
de l’Ange Rouge
et lui disons à-dieu

elle dispersera au fil de la rivière
les feuillets familiers du cahier rouge
noyant le secret des larmes
ainsi les mots dissous
dans la tombe liquide
s’en iront nonchalants
répandre sur la terre
le parfum de nos songes

vous les retrouverez en mer
flottant à la dérive
sur la crête des vagues
caressant les rivages
des îles d’amour
où vous reposerez
la nuit sous les tropiques
le jour sur les banquises

à main nue repêchée
mot à mot
vous lirez sa mémoire
avec parcimonie
vous vous abreuverez
de la douceur des larmes

mon sang se coagule
dans la certitude d’un ailleurs
l’espoir en livre de chevet
les jours se lisent page à page
se comptent
se décomptent
se fondent en magma
dans le moule de l’attente

et nous savons déjà
le délice du retour
à peine osé
esquissé
avoué
en secret
à l’oreille
de l’Ange
et lui disons
patience

elle m’annoncera sa venue
la Regardante
caravelle fière
au mât brisé
par la tempête
nef sans voiles
en quête d’un gréement neuf

elle sait qu’au port
un abri l’attend
calme et serein
ferme et robuste
prêt à l’accueillir
et lui faire oublier
les affres du combat

viens donc
barque échouée des îles vierges
reprendre goût à la haute mer
de nos rêves

regarde-moi encore
tu sais que je t’attends

Michel Cliquet (2007)

 

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