une poétique de l’exil

LA POESIE

Non, je n’habite nulle part… mais je suis habité : par la Poésie, cette source spirituelle d’amour et de vérité. Car si pour un écrivain — pour reprendre les mots de Ivan Sergueïevitch Tourgueniev — Écrire est un enfer et ne pas écrire est aussi un enfer, la poésie est une de mes nécessités sans raison.

Et pour quelle poésie, me demanderez-vous, me suis-je donc exilé en ce royaume d’elfes et de licornes ? Parce que c’est un pays où la poésie est voix de l’essentiel. En reçoit la grâce tout qui, dans l’humilité, la solitude et le silence, est à l’écoute du céleste. La poésie est cela même qui émeut les espaces ; et le poète change le monde lorsqu’il déplace un grain de sable au bord de l’océan. Telles sources jaillies du mitant des fanges, dans la confusion et le chaos, après l’ascèse d’un lent périple dépouillées de leurs turbescences, enfin se vêtent d’une clarté, d’une fraîcheur, d’une pureté propres à désaltérer l’âme du monde : ainsi le poète en sa quête.

Écrire, c’est prendre le soleil entre les paumes, en greffer la lumière sur le fil des yeux. Écrire est œuvre de fourmi ; c’est laborieusement dévider l’écheveau de l’horizon, entre la terre du silence intérieur et le ciel de l’émerveillement au Monde. La fragilité du poète est celle du ver luisant ; lueur insaisissable exempte de temporalité, son existence, sans revendication aucune, est révélée au cœur de la nuit, à qui regarde, écoute et se tait. La poésie n’est point œuvre de l’homme, mais pure voix du Ciel. C’est arpenter les sables de l’oubli, redevenir l’enfant nu bercé de naïve certitude. C’est reprendre besace et bourdon pour cheminer vers soi-même ; rebâtir les temples effondrés ; en relever, sur les fondements premiers, un dieu nouveau qui nous refaçonnera de son regard inaltéré.

Le cœur de l’homme est inconstant, tourmenté par les vents de l’esprit ; il ne peut abriter la paix dont chacun rêve. Mais vraiment désire-t-il une paix qui réclame solitude et liberté, loin de toute racine et qu’entravent mille contraintes, mentales, morales, spirituelles, matérielles ? La poésie naîtra dans la douleur de cette libération. Elle ne sera point torturée dans la torture, ni douloureuse dans la douleur, ni angoissée dans l’angoisse, ni tourmentée dans le tourment. Elle sera sérénité, exprimée au travers d’une intime souffrance par la magie des mots, des gestes, dans l’harmonie indéfinissable de l’univers. Recevoir le mépris pour salaire de l’amour et persister à croire en la beauté du monde : ainsi va le poète… peut-être aussi le saint !

La poésie, quête du poète, ne regarde que lui. Elle n’est point le bonheur : le bonheur est un état de grâce instantané favorisé par un concours momentané de circonstances aléatoires. Bouddha nous enseignait : Aucune voie ne mène au bonheur : le bonheur est la voie. Le bonheur n’est pas un artefact : à quoi bon le poursuivre ? Le poète ne pourra qu’en rêver : ainsi seulement, le connaîtra-t-il. La poésie est ministère de solitude et de silence écrivait Gille Baudry ; le poète, humblement, s’effacera donc et laissera les mots parler pour lui, dans l’innocence et la gratuité de la pure joie esthétique.

L’essentiel n’est pas la poésie en soi, en tant que monument du langage, mais bien la qualité que la poésie apporte à la vie : l’essentiel, pour l’homme, est une vie — matérielle et spirituelle — de qualité, où se manifestent à la fois le respect de l’univers et celui de l’émotion esthétique devant la création. La poésie est cette flamme qui sous-tend toutes les démarches du créateur. Pour cela, elle est la mère de tous les arts.

Dans le poème, seul importe l’à construire, l’à créer ; ce qui n’est plus à bâtir est voué à la ruine et à l’oubli. Car la permanence n’est point d’ici ; tout est éphémère hormis l’illusion et dans l’illusion de l’impermanence du poème transparaît l’absolue vérité, mot à mot exprimée. Bien sûr, l’instant est éphémère, mais sa trace est éternelle et parce que sa trace demeure, l’instant demeure. Évanescence et permanence sont les deux visages de Dieu et l’acte du poète façonne l’éternel avec des mots fugaces : oui, le poète est à l’image de Dieu.

Le rôle du poète ne sera pas d’apporter à l’homme des solutions à ses problèmes existentiels, mais bien, en peu de mots, de lui faire se poser les questions essentielles. Pour cela, l’obsession du poète sera la quête d’une écriture absolue, c’est à dire exprimer parfaitement ce qui doit être dit, tout cela et rien de plus. Veiller à proclamer en tout temps le vrai, le beau, l’absolu et rien que cela. Le poème est source de vie, d’éternité ; bien qu’éphémère soit la vie, aussi, par le poème, la vie est éternelle. Le défi du poète, c’est chercher, sous le regard des aubes, la perle inavouée, incolore, inodore, insipide ; c’est marcher avec, sous les semelles collée, la boue des chemins où les hommes, de tout temps, ont trop pleuré.

La poésie, c’est écrire simplement, comme font les enfants, un peu de sable dans les yeux, à la main une plume de paon et dans le sourire l’offrande d’un croissant de lune. C’est affirmer, avec force, la vérité qui vient au jour, même si, toujours, elle demeure incertaine.

 

LE PARADIS PERDU

Le Paradis perdu, l’Éden, le Jardin des délices, l’inaccessible Étoile, le Graal, le Paradis terrestre… sont des métaphores pour désigner le lieu originel, celui d’avant la naissance : le ventre de la mère. En ce lieu de paix, nulle contrainte, nulle inquiétude, nulle contradiction, nulle angoisse sinon celle, un jour, de se demander : Qui suis-je ? et d’affirmer : Je veux regarder la face de mon créateur, il m’a fait à son image, je suis son égal et je peux donc le tutoyer ; je veux l’affronter ; je pars à sa conquête.

L’homme prend ainsi la décision de quitter le jardin qui lui avait été donné, sans soupçonner jamais que tout retour lui sera impossible. Mais, son choix, orgueilleux, de se libérer de la matrice qui le porte, se mue en expulsion drastique par le Paradis lui-même, car de fait, il n’y trouvera plus sa place : à partir de cet instant, en effet, il prendra connaissance de la dualité du Bien et du Mal, cette apparente contradiction intrinsèque du Créateur qui le fit.

Comprenons bien la symbolique de la Déesse-Mère, la Vierge à l’Enfant, la Vierge Noire, cette Matrice obscure et mystérieuse dont nous sommes issus : c’est le “Trou Noir” originel qu’ont démontré les astronomes, duquel un formidable “Big Bang” nous a chassé avec brutalité pour que naisse la vie ; c’est aussi le graal, cet athanor mystique originel que les traditions qui nous ont précédés ont symbolisé par un calice précieux contenant le “sang divin” amniotique rédempteur.

La Porte d’Éden, dont l’accès lui sera interdit à jamais, c’est donc l’orifice par lequel l’homme a été chassé de son Paradis : le sexe de sa mère. L’épée flamboyante de l’Ange qui en garde l’accès : le sexe de son père. Lourd tabou qui le poursuivra toute sa vie. Jusqu’au jour où, ayant “enterré” père et mère, il sera lui-même géniteur de sa propre postérité.

Car quelle est donc cette quête du paradis perdu, cette perpétuelle poursuite du Graal dans laquelle l’homme s’épuisera et qui le hantera jusqu’à sa mort ? Que cherchera-t-il avec, dans le cœur, l’amertume de l’impuissance ? Une force instinctive de survie le poussera inlassablement à recréer une nouvelle éternité, en une multitude de Caïns et d’Abels qui auront à prolonger son existence par la transmission du flambeau de la vie, de génération en génération, avec cette obsessionnelle menace, en cas de défaillance, de l’extinction de sa race. D’où, alors, cette poursuite inlassable de la femme dans sa condition de femelle, dans le sexe de laquelle il tentera de reconstituer, tout comme ses géniteurs, un nouveau paradis qui ne sera jamais que l’illusion d’un éphémère éblouissement.

C’est bien de cette angoisse-là que les religions, de tous temps, ont fait leurs choux-gras. Quelle n’était pas, bien sûr, pour les hommes ayant acquis un peu de savoir, la tentation d’user de cette peur pour assujettir le grand nombre de ceux que l’on pourrait maintenir dans l’ignorance, en leur interdisant la précieuse connaissance de leur propre nature ! Une soif de pouvoir, orgueilleuse et maligne, a détourné son essence divine par l’usage du savoir dans un but égocentrique de possession, de domination, de consommation, de destruction donc, jusqu’à mettre en grave péril le lieu même de sa seule survie, la Terre et l’Univers entier, ignorant, dans le même aveuglement que celui du premier Adam, qu’il signe ainsi sa propre perte.

C’est là tout le symbolisme du fruit défendu. La consomption du fruit de l’arbre de la Connaissance (le Malus…), son assimilation, son incorporation (sa digestion donc et tout ce qui s’en suit !…) est à double tranchant : l’homme acquiert la faculté, comme Dieu, de distinguer le Bien du Mal ; mais que fera-t-il de cette connaissance ? Voilà la question qui sous-tend le destin de l’humanité.

 

LA SOLITUDE

Il n’est dans l’univers d’être plus solitaire que Dieu. L’homme, créé à son image – dans sa recherche d’absolu et en tant que créateur, par nature et par destin – poursuit lui-même cet état ultime de solitude. Après longue réflexion sur cette nature particulière de l’homme, son destin, sa condition, j’en suis venu à considérer que la solitude et le silence intérieur sont les voies royales tant de la connaissance de soi que de la création artistique ou littéraire.

Cette solitude est l’attitude première d’humilité enseignée par toutes les écoles de spiritualité, sans laquelle aucune évolution n’est envisageable vers la perfection. Il s’agit bien d’un passage obligé. L’homme, vivant dans le doute permanent de sa propre identité, se réfugie dans la foule et attire sur lui le regard des autres dans le seul but de se sentir reconnu par ses semblables, qui ainsi le rassurent en lui confirmant son existence. Parvenir à la sérénité dans l’acceptation de la solitude le conduira à la compréhension de sa destinée et à l’apprivoisement de sa mort.

Même lorsque deux êtres se rencontrent, se complaisent, s’unissent, il ne peut s’agir jamais que de la rencontre de deux solitudes, même lorsqu’elles sont inter-attentives. Les relations fusionnelles détruisent l’individu en le diluant dans une désidentification et dissolvent toute créativité, toute construction de soi, toute spiritualité positive. L’abandon de soi ne peut assujettir à autrui : il se fera uniquement envers l’objet de la création. C’est cela, par ailleurs, la vraie définition de l’Amour et c’est cela aussi la condition de l’homme.

 

LE DERACINEMENT

La Poésie est la Terre d’exil par excellence. En effet, le poète est bien un déraciné, un chevalier errant, sans demeure, sans lien, sans ancrage. Tout d’abord, comme évoqué plus haut, le premier déracinement, le premier exil fut celui du ventre de la mère. Citons Julos Beaucarne : Dès l’instant où nous sortons du ventre de notre mère, nous devenons toutes et tous des émigrés ; le poète sait que ce Paradis perdu sera sa quête éternelle, jusqu’au jour inéluctable du retour dans la mort, ce passage dans l’étroit conduit des ombres vers un lieu de lumière, expérience identique à celle de sa naissance. La mort est en réalité “changement de plan de vie”, migration.

Le poète est un migrant sans origine sinon celle du monde et sa postérité sera l’humanité entière. La liberté du poète, dans l’évasion créatrice, ne se gagnera qu’une fois brisées les chaînes de toutes les contraintes : culturelles, économiques, sociales, politiques ; qu’une fois reniés tous les souvenirs, toutes les mémoires. Alors seulement, loin de tout ce qui le réfère, il sera, tel un albatros, “Prince des nuées” de la pensée transcendante. Les attachements aux sentiments anciens, aux vies antérieures, aux multiples traditions et habitudes, aux liens sociaux et familiaux, ne feront qu’empêcher son envol vers des cimes universelles et éternelles.

De tout temps, le poète fut un déraciné, un émigré, un arraché de sa terre ; aventurier ou apatride, héros ou martyr, explorateur ou réfugié – mais résigné, jamais – un être à l’âme écorchée par les manques profonds, les absences cruelles, les idéaux inaccessibles. Cependant, cet exil doit être le choix volontaire de l’ermite, une démarche de retirement décidée en parfaite connaissance et acceptation de l’épreuve initiatique, sous peine de perdition dans les limbes de l’incompris. C’est en tout cas le choix conscient de Becket, qui nous dit : J’écris en français pour ne pas avoir d’ancêtres. L’on pourrait même affirmer que tout écrivain est nécessairement en situation d’exil dans la mesure où il lui est impératif de créer sa propre langue identitaire dans un monde qui lui est étranger par nature, même sur sa terre natale, par le fait même de l’originalité, de l’unicité intrinsèque de l’écriture littéraire.

Mais l’exil est multiple, mouvant et évolutif. Il peut relever de la perte de la terre ou de la langue des pères, de la perte de l’être aimé, du déplacement, de l’exode ; il peut être volontaire ou forcé, avoir des raisons politiques ; il peut être géographique, linguistique, causé par la guerre, coloniale ou civile, par les catastrophes naturelles, par le métissage ; toujours il sera une séparation, une césure, une déchirure, une fracture… et il sera irrémédiable. Leïla Sebbar nous témoigne : Si je parle la langue de ma mère, si je ne parle pas la langue de mon père, le corps de mon père dans la langue de ma mère, les mères du peuple de mon père dans la langue de ma mère, le silence de la langue de mon père, l’arabe, je ne parle pas la langue de mon père.

Et cet univers à sens unique mène l’écrivain, irrévocablement, vers un état de folie : il ne se sentira vivre que dans la jouissance de l’acte d’écrire, acte nécessaire, vital, indispensable, qui l’enfermera dans la solitude, l’isolera, le rendra distant, même envers ses proches les plus intimes, pour le plonger totalement, corps et âme, dans le monde particulier, original, unique de sa création.

 

LE CORPS DES FEMMES

Pourquoi cet intérêt pour le corps des femmes ?
Y a-t-il vraiment une explication à cela ? C’est programmé dans la nature… et ne demande aucune justification ! Et puis, il ne s’agit pas simplement de “corps de femmes” ! Il s’agit du corps de certaines femmes dont j’apprécie l’esthétique. Certaint corps d’homme aussi sont admirables. L’intérêt réside dans l’harmonie des formes et dans l’émotion que suscite celle-ci. L’érotisme est une esthétique qui, au-delà de la jouissance de l’harmonie des formes, s’adresse à l’instinct primal, en suscitant un désir (alchimie cérébrale) dont nous retirons notre plaisir ; c’est comme le plaisir de manger : une belle assiette bien présentée sera plus appétissante qu’une tambouille, le plaisir de la bouche est augmenté par le plaisir des yeux ; c’est surtout l’imaginaire qui est à l’oeuvre dans le phénomène du plaisir. Le sens de mes photographies est justement là : suggérer, susciter le fantasme, titiller l’imaginaire, celui-ci fera le reste ! Dans mes sculptures également, les formes sont volontairement non figuratives, pour laisser un maximum de place à l’imaginaire du spectateur, dont je stimule les émotions par des formes et des matières et dans un langage universel que je veux perceptible par tout homme, indépendamment de sa culture.

 

POESIE – SCULPTURE – CHANSON

Comme évoqué supra, la poésie peut être définie comme cet émerveillement initial qui sous-tend tous les arts. C’est le cas de la sculpture, qui est la mise en espace d’une émotion, de la manière la plus évocatrice et la plus communicative qu’il soit possible avec les matériaux dont on dispose. Il en est de même pour la musique, la danse et tous les arts de la scène, qui ne sont autres que sculpture du vivant.

Pour ce qui est de la chanson, il s’agit d’un stade plus élaboré de l’expression orale du poème. Ne perdons pas de vue que la poésie est oralité avant d’être scripturalité. Dans ses formes les plus anciennes, la poésie se transmettait par tradition orale et avait une place importante dans la vie de la cité, en tant que légation de savoir et de sagesse. Le chant demeure par ailleurs un support expressionnel commun à la poésie et à la prière.

 

UNE ECRITURE AUTO-BIOGRAPHIQUE

Ma poésie est autobiographique, dans la mesure où elle est la transcription de mon émotion. Je n’y témoigne pas de faits historiques mais de vécus incorporés. Pour moi, rien ne saurait être écrit qui ne puiserait à la source d’un “avoir-été”, même dans la projection onirique. L’onirisme dans ma poésie n’est rien d’autre qu’une tentative d’expression de l’émotion suprême, par distillation lente de concepts appartenant au monde connu de l’expérimenté.

 

L’EDITEUR DE POESIE

La vocation d’un véritable éditeur de poésie est avant tout de divulguer la poésie et les poètes de son temps, surtout dans notre monde de plus en plus industrialisé et informatisé, de plus en plus inhibiteur de la liberté créatrice de chacun. Il a le rôle apostolique de répandre le rêve libérateur en chaque homme. Il doit être un maître-vecteur du message révolutionnaire des poètes, qui se diffuse essentiellement par l’écrit, tant il est vrai que le poète est un révolutionnaire, puisque faire la révolution, c’est bien en effet bouleverser un ordre établi pour permettre la venue d’un autre monde et s’effacer ensuite pour laisser place à celui-ci.

Ceci explique les montagnes de difficultés de tous ordres que doit affronter l’éditeur qui veut faire de la poésie sa principale activité. Dans notre pays, la poésie ne se vend pas à des tirages suffisants que pour générer les revenus nécessaires à une personne travaillant à temps plein. Sans l’aide de subventions – ministérielles, académiques ou autres, ô combien rares et maigres au demeurant – cette édition est un gouffre financier. En outre, étant donné le peu d’impact commercial de la poésie sur les lieux de vente, librairies ou grandes surfaces, les diffuseurs ont un regard désabusé sur ce secteur du livre et n’ont aucune motivation à s’impliquer dans une action efficace pour une distribution performante. Voilà pourquoi j’ai refermé ce volet de mes activités.

Michel Cliquet (2007)

2 thoughts on “une poétique de l’exil

  1. Beaucoup appris, beaucoup aimé, merci.
    Je viens justement de poster un billet intitulé
    « Ignorance et rencontre des plans de réalité » ;
    D’après ce que je viens de lire, je crois qu’il pourrait vous intéresser.
    A bientôt

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